Follis. Petite bourgade pittoresque française réputée pour son université privée, son immense terrain de golf, sa mine de charbon trois étoiles, son fantastique marchand de Kebabs et son asile de fous complètement décadent. D'ailleurs, tellement décadent qu'il s'est peu à peu mis à l'écart de la ville. Eloignement qui n'aurait pu être stoppé que par une falaise. Ce qui fut, au grand désespoir des responsables de l'établissement, bien évidemment le cas. Désespoir causé par les suicides indépendants de la vonlonté du plein gré des pensionnaires. En clair, des chutes, dues à la négligence des gardiens, maquillées en suicides par la direction.
A l'entrée du bâtiment, sur une vieille pancarte décrépie surplombant un ancien portail, on pouvait lire son nom, ainsi que sa devise: “ Le Foutoir : Ici, on soigne la folie dans le foutoir, pas les fous foutus...”. Une fois le défi intellectuel causé par cet obstacle vaincu, une vaste cour s'offrait au regard du visiteur (bien qu'ils se fassent rares). Ayant traversé la cour, cet éventuel visiteur aurait pu entendre les bribes d'une conversation animée :
- Il est impératif, mon cher Fromton, que cette fois-ci vous accordiez la plus grande attention au bien-être des nouveaux arrivants...
- Oui, mais bon, un fou de plus ou un de moins, ça ne change pas grand chose finalement.
- Soyez correct! De quel droit vous permettez-vous de parler ainsi?
- Je ne pensais pas que vous attachiez autant d'importance à la “bonne santé” de nos hôtes, Madame la directrice.
- Je n'ai que faire de la santé de ces perturbés, mais vous n'êtes pas sans savoir que la visite d'un inspecteur est imminente! Mon poste ici en dépend, il est absolument hors de question que je retourne apprendre à lire à des enfants handicapés.
- Ah bon, un inspecteur? Et quel est donc mon intérêt dans cette démarche?
- Euh... Je ne sais pas, mais nous en rediscuterons, dans un futur proche...”
Elle se pencha avec élégance et chuchota quelques mots à l'oreille du gardien chef Fromton qui rougit et fit: “Glurps”.
Herbert Fromton n'avait pas atteint son poste de petit chef en réfléchissant aux ordres qui lui étaient adressés, il les appliquait, c'est tout. Par contre, il avait compris que cette méthode lui facilitait la vie et lui permettait d'éprouver un sentiment de devoir accompli. Il n'en était pas bête pour autant, il lui était même arrivé de lire des livres se liant à son travail. Entre autres: “Les enquêtes de Monsieur Seguin” et “J'obéis à mon maître pour les nuls”. Il y a un an, à presque 40 ans, il vivait encore auprès de sa chère mère, mère qui pour une raison inconnue fut internée au Foutoir. C'est pourquoi, ne pouvant se détacher du cordon ombilical, il sollicita un poste de gardien.
- Bon, proposé ainsi, je ne puis refuser d'accomplir mon devoir.”
Sur ces derniers mots, il se dirigea vers la sortie et Madame la directrice lui fit un clin d'oeil furtif.
Fromton trônait dans son bureau tel un roi de la paperasserie, il étudiait attentivement les dossiers des pensionnaires les plus récents. Pas trop attentivement tout de même, car Herbert était de ces hommes qui craignent d'être étudiés par les écrits eux-mêmes plutôt que l'inverse. Il espérait arriver au bout de cette tâche administrative le plus rapidement possible. Au plus tôt il aurait terminé, au plus tôt la directrice pourrait...
Il rougit tout seul et fit: “Glurps!”.
Cinq fichus dossiers l'attendaient, cinq malades de plus. Il prit le premier de ceux-ci :
“ Gaston Sozky.
Sexe masculin, facteur, ancien siamois, atteint de schizophrénie contrariante, ne fait les choses qu'à moitié, potentiellement dangereux.
A été envoyé ici pour avoir tenté de recoudre la tête de son frère à la sienne dans le but de combler son vide spirituel. Licencié pour avoir coupé les lettres en deux avant de les poster.
A l'entrée du bâtiment, sur une vieille pancarte décrépie surplombant un ancien portail, on pouvait lire son nom, ainsi que sa devise: “ Le Foutoir : Ici, on soigne la folie dans le foutoir, pas les fous foutus...”. Une fois le défi intellectuel causé par cet obstacle vaincu, une vaste cour s'offrait au regard du visiteur (bien qu'ils se fassent rares). Ayant traversé la cour, cet éventuel visiteur aurait pu entendre les bribes d'une conversation animée :
- Il est impératif, mon cher Fromton, que cette fois-ci vous accordiez la plus grande attention au bien-être des nouveaux arrivants...
- Oui, mais bon, un fou de plus ou un de moins, ça ne change pas grand chose finalement.
- Soyez correct! De quel droit vous permettez-vous de parler ainsi?
- Je ne pensais pas que vous attachiez autant d'importance à la “bonne santé” de nos hôtes, Madame la directrice.
- Je n'ai que faire de la santé de ces perturbés, mais vous n'êtes pas sans savoir que la visite d'un inspecteur est imminente! Mon poste ici en dépend, il est absolument hors de question que je retourne apprendre à lire à des enfants handicapés.
- Ah bon, un inspecteur? Et quel est donc mon intérêt dans cette démarche?
- Euh... Je ne sais pas, mais nous en rediscuterons, dans un futur proche...”
Elle se pencha avec élégance et chuchota quelques mots à l'oreille du gardien chef Fromton qui rougit et fit: “Glurps”.
Herbert Fromton n'avait pas atteint son poste de petit chef en réfléchissant aux ordres qui lui étaient adressés, il les appliquait, c'est tout. Par contre, il avait compris que cette méthode lui facilitait la vie et lui permettait d'éprouver un sentiment de devoir accompli. Il n'en était pas bête pour autant, il lui était même arrivé de lire des livres se liant à son travail. Entre autres: “Les enquêtes de Monsieur Seguin” et “J'obéis à mon maître pour les nuls”. Il y a un an, à presque 40 ans, il vivait encore auprès de sa chère mère, mère qui pour une raison inconnue fut internée au Foutoir. C'est pourquoi, ne pouvant se détacher du cordon ombilical, il sollicita un poste de gardien.
- Bon, proposé ainsi, je ne puis refuser d'accomplir mon devoir.”
Sur ces derniers mots, il se dirigea vers la sortie et Madame la directrice lui fit un clin d'oeil furtif.
Fromton trônait dans son bureau tel un roi de la paperasserie, il étudiait attentivement les dossiers des pensionnaires les plus récents. Pas trop attentivement tout de même, car Herbert était de ces hommes qui craignent d'être étudiés par les écrits eux-mêmes plutôt que l'inverse. Il espérait arriver au bout de cette tâche administrative le plus rapidement possible. Au plus tôt il aurait terminé, au plus tôt la directrice pourrait...
Il rougit tout seul et fit: “Glurps!”.
Cinq fichus dossiers l'attendaient, cinq malades de plus. Il prit le premier de ceux-ci :
“ Gaston Sozky.
Sexe masculin, facteur, ancien siamois, atteint de schizophrénie contrariante, ne fait les choses qu'à moitié, potentiellement dangereux.
A été envoyé ici pour avoir tenté de recoudre la tête de son frère à la sienne dans le but de combler son vide spirituel. Licencié pour avoir coupé les lettres en deux avant de les poster.
[...]
Gus Fécault.
Sexe masculin, Monsieur Pipi dans un centre commercial, atteint d'un syndrome merdique, profane parfois la bible de manière merdique mais ne peut s'en empêcher. Dit les choses compulsivement.
A été envoyé ici pour s'être rendu au Vatican et s'être soulagé compulsivement sur la soutane de Notre-grand-Seigneur-le-Pape.
[...]
Stanislâs.
Sexe indéterminé, améliorateur syntaxique, présentant de nombreux T.O.C., fait tout parfaitement, les autres le désespèrent par leurs imperfections et ceux-ci sont désespérés par sa perfection parfaitement parfaite.
A été envoyé ici pour avoir fait une crise de démence en découvrant qu'aucun flocon de neige n'était identique.
[...]
”Fromton soupira. Jusqu'à présent tout allait bien. Rien de bien alarmant à signaler, si ce n'est que l'état du schizophrène et du perfectionniste le perturbait. Mais après tout, une demi personnalité additionnée à une personnalité parfaitement complète égalait à deux personnes “normalement” folles. Et jamais une personne “normale” n'aurait pu impressionner Herbert Fromton. Au pire, elle lui faisait faire “Glurps”.
Il soupira encore et saisit l'avant-dernier dossier. Il semblait plus épais que les précédents.
“Lilou Louli.
Sexe féminin, travaille à la SPA, s'arrange toujours pour perturber le monde qui l'entoure dans les lieux publics. Voit la vie en rose, au propre comme au figuré. Se prétend hippie et télépathe...
A été envoyée ici pour avoir été prise de pitié et avoir libéré des canards en vente sur le marché de la place en criant : “Z'êtes fou! Z'avez pas honte!?”.
[...]
Djihèf Samperzone.
Sexe masculin, professeur de morale, invente des paradoxes dans le but de semer le trouble dans l'esprit perturbé des gens “normaux”.
A été envoyé ici pour avoir tenté de démontrer, lors d'une réunion chez les paranoïaques anonymes, que le monde était fou.
[...]
”La voix criarde de la directrice, dans l'interphone, l'interrompit dans sa lecture. “Fromton! Vous n'entendez donc pas ce vacarme incessant!? Faites que cela cesse , bon dieu!”. Bien content d'avoir une excuse pour quitter son poste, il se précipita avec hâte vers l'origine du bruit. Au bout du couloir, il tomba nez à moustache devant son assistant. Ils échangèrent un simple regard, signifiant qu'ils s'étaient compris quant à la procédure à suivre. Ils se dirigèrent d'un pas tout à fait quelconque vers la sortie et allèrent se griller quelques cigarettes en attendant que les fous s'évanouissent d'épuisement.
Le brouhaha qui provenait du réfectoire était le résultat du projet musiquorchestral réalisé par les perturbés. L'orchestre en question était composé d'une flûte de Pan, d'un cor de chasse, de maracas et d'une batterie. Autrement dit, d'un assemblage de pailles, d'un tuyau de canalisation soigneusement coupé dans les sanitaires et de bouteilles contenant du riz piqué à la cuisinière. Quant à la batterie... Et bien, elle était composée de cinq casseroles, et pour les sons plus aigus, deux ou trois fous faisaient très bien l'affaire. Cette fanfare improvisée prit fin à l'heure du couvre-feu. C'est sous l'oeil vaguement vigilant des gardiens qu'ils se couchèrent en se plaignant, une fois de plus, du manque de confort de leurs chambres.
Après une nuit plus que mouvementée, Herbert quitta la chambre sub-hiérarchique pour sonner la cloche matinale.
Les yeux mi-clos, les pensionnaires mal réveillés déjeunaient à l'aide de couverts en bois. Mesure de sécurité qui, à l'évidence, était assez inutile, puisqu'ils réussissaient tout de même à couper un steak. Par conséquent, le fait de se crever un oeil n'était pas impensable. Le ventre à moitié plein, les cinq nouveaux arrivants sortirent s'aérer le cerveau au fond de la cour et entamèrent la discussion. Lilou prit la parole sur un ton enjoué :
- Ah tiens, vous avez vu la nouvelle collection de camisoles en vente sur ebay? C'est fou tout ce qu'on arrive à faire aujourd'hui! Quelle technologie!
- Ma chère, répondit Stanislâs, vous vous faites manipuler par le pouvoir d'achat! Il faut être sot, ou footballeur, pour trouver une utilité à l'acquisition d'une camisole!
- Oui, mais bon, elles étaient vraiment jolies ces camisoles...Y avait même des fleurs roses imprimées dessus.
- Certes, de toute façon, pour vous chaque chose est jolie, du moment qu'elle présente quelques fleurs.
- Symbole du “Peace and Love”. De toute façon je vois pas ce que tu as contre les fleurs, rétorqua-t-elle; Eh, un trou... ajouta-t-elle sur un ton surpris et distrait.
- Quel trou?
- De quoi le trou?
- Vous venez de vous exclamer: “ Eh, un trou!”. Alors expliquez-vous...
- Bah si, regarde là-bas sur le mur au fond de la cour...
Effectivement, le mur d'enceinte laissait apparaître un trou, causé par un bombardement datant de la Seconde Guerre mondiale. La direction avait souhaité préserver ce souvenir en mémoire de l'efficacité de l'armée française... Hum.
- Bien sûr que non, il n'y a pas de trou! répliqua Djihèf.
- Mais si! T'as pas entendu le narrateur? dit Lilou.
- Hein? Enfin soit, je vous explique, écoutez attentivement : Un trou, par définition, c'est vide, donc autrement dit, c'est plein de vide, et si c'est plein, ce n'est plus vide. Donc, le trou n'existe pas! Et ce même trou non existant peut être rempli par un crétin qui est tombé dedans parce qu'il ne l'a pas vu et s'il ne l'a pas vu, ça veut dire que le trou n'existe pas.
Regards perplexes de l'assemblée...
- Hey ! J'ai une idée ! Et si on sortait ?
- Paradoxalement, cette proposition me semble impossible.
- Paradoxe merdique, sortons, rétorqua Gus.
Il s'ensuivit un débat, débat au cours duquel ils décidèrent de la manière la plus crédible et la plus logique de faciliter le passage par le trou inexistant.
Après une demi-heure de discussion acharnée, ils réussirent enfin à se mettre d'accord : Ils formèrent une échelle humaine afin d'escalader le mur et se dirigèrent vers la ville. Bien qu'ils ne considèrent pas cela comme une évasion, il en était tout autre pour Madame-la-Directrice qui ne s'attarda pas à engueuler Son-Cher-Gardien-Chef-Fromton. Ce même Gardien-Chef-Fromton, n'avait pas réellement été touché par cette engueulade directo-Fromtonienne. Il savait pertinemment la direction qu'avaient pris les fous. Il avait lu des livres, il savait que les fuyards prenaient toujours la route du Sud, il savait donc qu'il lui suffisait de les attendre au sud pour les coincer.
Tandis qu' Herbert, sa moto et son assistant filaient vers l'Espagne, les évadés s'étaient introduits clandestinement dans une salle de cinéma. Endroit idéal pour s'adonner au lancer de m&m's sur la tête du gros monsieur chauve au premier rang ou encore le craquage de chips forcé à proximité des petits vieux... Activités vedettes des cinémas que Lilou se faisait une joie d'accomplir en s'écriant : “ Allez frères Z'm&m's, je vous rends votre liberté !” Le gros monsieur chauve du premier rang, en accord avec les lois des salles obscures, se retourna en lui jetant un regard vaguement agacé qui semblait vouloir dire “je suis vaguement agacé”, puis il se concentra à nouveau sur le film. Tout en redoublant d'effort dans son canardement chocolaté, elle se mit à répéter la réplique de l'acteur, “Biloute hein!”; avec un rythme incessant. A présent, elle semblait déranger la totalité de la salle, c'est pourquoi, deux vaillants monsieurs équipés de regards méchants et de lampes torches les firent sortir, non sans mal.
Leurs dernières injures, à l'égard de la populace, furent : “ Z'êtes fous ! Quelle décadence décadente! Z'avez pas honte !?”. Et sous les regards de compassions hypocrites, ils se firent jeter dehors comme des mal-propres.
Soumis à un influx nerveux signalant leur famine, ils entrèrent en trombe dans le restaurant le plus proche. Ils s'approchèrent du garçon de salle et Gus dit:
“- Alors, nous voudrions cinq hamburgers, dont un végétarien, s'te plaît.
- Monsieur, répondit le larbin offusqué, vous êtes dans un restaurant de grand standing.
- Oh, s'cuse moi, répondit-il en se retournant vers son compagnon parfait; Vas-y, dis-le à ma place, je comprends pas un mot de son langage merdique.
- Monsieur le majordome, reprit Stanislâs, mes compagnons zet moi-même voudrions faire l'acquisition de quatre pièces de votre meilleure viande hachée, dans un pain, sileuvousplait...
- Nous ne servons pas les individus de votre espèce, répondit-il l'air dédaigneux.
- M'enfin!Qu'est-ce que notre espèce vient faire là-dedans ? Le fou n'a juste qu'un faux pli dans la cervelle, c'est tout. répliqua Djihèf.
Tandis qu'une dispute éclatait entre Djihèf et le laquais de luxe, le reste de la bande en profita pour vagabonder entre les tables et piocher dans les assiettes de leurs amis les snobs. Ceux-ci, dépourvus de toute fibre généreuse, ne manquaient pas de s'exclamer, l'air indigné : “Mais retirez donc vos mains de mon saumon fumé au caviaâar !” ou encore “Oh chéri! Cette créature a eu l'audace de toucher ma nouvelle tenue de chez Gucci, dites quelque chose voyons! ; -N'hayez crainte très chère, je vais la faire fuir hà l'aide de mes couverts en hargent."
L'étroitesse d'esprit se cachant derrière les monocles étant encore plus grande que celle des vaillants vigiles qui hantent nos cinémas, c'est à grands renforts de coups de pied au cul que les fous furent expulsés.
Pendant ce temps, Fromton franchissait la frontière espagnole.
“- M'sieur Fomton, j'crois qu'on est partis trop au sud. Ils n'ont pas pu faire tout ce chemin à pied, dit l'assistant tandis qu'ils faisaient le plein d'essence.
- Ils ont très bien pu voler une voiture ou monter dans un train, rétorqua Fromton, et de toute façon s'ils ne sont pas encore passés, ils passeront forcément ici, il suffit de les attendre.
- Mais enfin m'sieur! Ils pourraient passer par des dizaines d'autres endroits! De plus, il est pratiquement impossible qu'ils viennent jusqu'ici, ils n'ont même pas d'argent...
- Mon petit Icks, on voit bien que vous êtes nouveau dans le métier. Jamais des malades mentaux ne resteraient dans une ville! Tous les bons gardiens vous le diront: c'est vers le sud que fuient les fous. En parlant d'argent, combien avez-vous pris?
- Eh bien... c'est que... en fait j'avais pensé que...
- Crachez le morceau, petit, de combien disposons-nous?
- De rien du tout, m'sieur Fromton, j'avais pensé que nous n'en aurions pas besoin.
- Oh, vous avez pensé!? On ne vous paye pas pour penser mais pour obéir aux ordres! Comment va-t-on payer l'essence maintenant?
- Euh... nous pourrions donner quelque chose en guise de payement?
- Excellente idée. Enlevez votre pantalon, ça devrait faire l'affaire.
Icks regarda son supérieur de haut en bas (ou plutôt du bas vers encore plus bas) d'un air étonné.
- Mon... mon pantalon?
- Exécution, Icks! Immédiatement!
Toujours en proie à une faim intolérable, les fous déambulaient dans la ville, à la recherche de quelque chose à se mettre sous la dent. Après en avoir parcouru une partie, ils virent un grand nombre de personnes se diriger vers le même objectif. Suivant la théorie de Djihèf selon laquelle un tel rassemblement ne pouvait être causé que par la promesse d'un festin, ils se décidèrent à les suivre discrètement.
Ces personnes pleuraient, ils ignoraient le pourquoi du comment, mais Djihèf lança:
“- Mes amis, ces gens semblent faire l'objet d'un comportement étrange, je suggère de faire de même pour les mettre en confiance et ainsi pouvoir s'approcher du buffet. Il est juste dommage que nous n'ayons pas de jolis costumes noirs comme les leurs, l'illusion aurait été parfaite.
- Oh, mais moi j'ai des jolies marguerites sur ma blouse! Ca compte pas ça? s'interrogea Lilou.
- Ca pue les marguerites! répondit Gus.
Trop affamée pour remarquer cet affront fait aux fleurs, Lilou se dirigea vers le buffet, suivie de près par les quatre autres. Elle empoigna un sandwich, en prit une énorme bouchée et s'approcha d'une femme à qui elle demanda :
" - Dites m'dame, vous v'nez chouvent ichi?
La femme éclata en sanglots et Stanislâs s'immisca dans ce début de conversation qui semblait ne pas avoir de suite :
- Alors, je vous explique, quand on est une personne civilisée, vivant dans un monde civilisé, on se doit de ne pas se donner en spectacle dans une telle situation. Vous devriez tout d'abord mâcher la bouche fermée et vous ne devriez point parler la bouche pleine, voyons.
- Toi zauchi tu pourrais fermer ta pouche quand che manch'!
Intrigué par ce dialogue, un homme se dévoua pour parler à ces "profanateurs de deuil":
- Vous êtes de la famille du défunt?", leur demanda-t-il.
- Possible... répondit Djihèf avec désinvolture. Pourquoi?
- Oh, toi mon p'tit gars, à ta place je ferais pas l'malin... Je vous conseille de quitter cet endroit sans faire d'histoire. Sinon...
- Sinon ça va chier ? Nom de dieu! demanda Gus.
S'acquittant rapidement d'un dernier sandwich, ils se précipitèrent vers la sortie.
Ils se baladèrent longuement, plus de deux minutes, avant de faire une rencontre qui allait bouleverser leurs vies... ou pas.
Un homme, doté d'un pain banal et d'une tête banale, vêtu d'un costume trois pièces(également banal), sortait d'une boulangerie typiquement banale. Tant de banalité paraissait peu banal aux fous. Ceux-ci le trouvaient tellement original qu'ils voulurent parcourir un bout de chemin en sa compagnie. Retardés par Gaston, dont le cerveau oubliait d'envoyer un signal afin de faire avancer sa seconde jambe, ils n'arrivèrent au domicile de l'acheteur de pain, se trouvant au bout de la rue, qu'à la tombée de la nuit. Avec beaucoup d'insistance, et particulièrement de chantage, ils parvinrent à se faire inviter.
- Wah ! C'est drôlement! dit Gaston.
- Merdique! acheva Gus.
- Dis, c'est quoi ton p'tit nom? demanda Lilou.
- Charles Dupont...
- Ah! Vous êtes né sur un pont, alors on dit que vous venez du pont? C'est ça?
- Euh non, quelle idée!? Enfin soit ! Je vous accueille chez moi par pitié, cela étant dit, il va falloir que vous respectiez certaines règles...
- Oui oui, bien sûr mon bon monsieur, vos désirs seront des ordres... affirma Stanislâs; Quelles sont-elles?
Charles Dupont n'avait pas l'habitude d'héberger ce genre d'individus chez lui. D'ailleurs, il n'avait pas pour habitude d'inviter qui que ce soit à passer la nuit chez lui. Il se souciait trop de ce qu'on pourrait en penser. Après tout, le voisin est un animal nuisible assez proche de l'homme. Il vaut mieux être prudent... Monsieur Dupont détestait les fous, et c'est pour cela qu'il s'efforçait de paraitre le plus sain d'esprit possible. A un point tel qu'il en était devenu fou. Mais il était tellement persuadé de sa stabilité mentale qu'il ne s'en était jamais aperçu. Il ne s'en était pas rendu compte parce qu'il n'était pas assez sain d'esprit pour mesurer l'étendue de sa folie.
- Premièrement, il est formellement interdit de laisser filtrer la moindre injure dans cette maison.
- Merde!
- Faut l'excuser m'sieur, il contrôle pas, rattrapa Lilou.
- Deuxièmement, afin de préserver ma réputation d'homme inexistant, il est impératif que vous vous comportiez comme tel également.
- Et qu'entendez-vous par là ? s'écria Stanislâs occupé à ranger les étagères dans la pièce voisine.
- Mais... Que faites-vous dans ma cuisine?! Qui plus est dans mes armoires? demanda-t-il étonné et surpris. Et arrêtez de crier je vous prie! Et vous, cessez de jouer avec le volume de la télévision! Mais enfin, cessez ce vacarme, je me tue à vous le répéter! ajouta-t-il tout en perdant son sang froid.
- Eh bien, mes amis, laissons-le mourir, proposa Djihèf avec sarcasme.
- Oh! C'est pas gentil ! dit Lilou.
- J'allais faire la même réflexion, mais comme vous semblez tous aussi névrosés les uns que les autres, je vais m'abstenir...
- Comment ça des névrosés? s'offusqua Djihèf. C'est vous le névrosé! Pas eux, pas moi!
- Ne dites pas n'importe quoi, aucun de vous n'est capable d'avoir un comportement normal.
- Parce que c'est un comportement normal que de vouloir être normal? Vous ne vous êtes jamais dit que les gens que vous pensiez fous ne faisaient que voir une réalité différente de la vôtre? Et qui sait si ce n'est pas leur vision des choses qui est la plus réelle, et que vous, vous êtes fous et que “votre” réalité n'est que le reflet de votre folie... Depuis que nous sommes sortis du foutoir, j'ai vu des gens qui regardaient un film comique avec le plus grand sérieux. J'ai vu des snobs qui dépensaient des fortunes pour manger une portion de nourriture minuscule. Partout où nous avons été, on nous a chassés parce que nous dérangions. Nous dérangeons car nous représentons ce qu'ils sont tous, sauf qu'ils ne peuvent l'admettre. On dit parfois des gens qu'ils sont fous quand ils font des choses que ne font pas le commun des mortels. Vous, vous faites des choses tellement dénuées de folie que vous êtes passés de l'autre côté, vous êtes un fou voulant se faire passer pour un sain d'esprit. Mais personne n'est sain d'esprit, la vraie folie, c'est la raison. Il faut être fou pour vouloir être normal. Qui est le fou? Moi ou vous? Nous...
...
Lilou, sais-tu où sont les autres?
- Euh... Gaston s'est endormi dans le panier du chien, Gus dans la baignoire et euh... Je crois que Stanislâs s'est évanoui devant le tiroir à couverts...
Effectivement, après avoir aligné parallèlement les diverses boîtes de conserves qu'occupaient les armoires, il s'était retrouvé face au tiroir à couverts. A cette vue plus que désordonnée, ne sachant où en mettre la tête, il se sentit fébrile et s'évanouit.
- Va les réveiller, nous n'avons plus rien à faire ici, on s'en va...
- Oh! On rentre chez nous?
- Oui, au foutoir.
- Oh... Déjà?!
- Oui, ne discute pas s'il te plaît.
Elle s'exécuta avec déception. Et lorsque Stanislâs eut recouvré ses esprits, que Gaston eut restitué la place respective du chien et que Gus eut remis les canards en plastique dans leur lieu d'origine, ils franchirent le pas de la porte. Charles les rattrapa...
- Je... je... je ne suis pas fou! dit-il enfin, hésitant.
- Accrochez-vous à cette idée... répondit Djihèf tout en s'éloignant.
Trois jours plus tard, notre chère Directrice reçut un nouveau dossier à traiter :
“Charles Dupont, sexe masculin, inspecteur, maladie mentale indéterminée, mais présente de nombreux troubles de paranoïa.
A été envoyé ici pour tapage nocturne (plaintes du voisinage).
[...]
”Etonnée par la déchéance soudaine de l'inspecteur qui devait faire l'inspection du foutoir, elle fut d'autant plus surprise de recevoir une lettre de l'administration qui l'informait de sa future promotion. D'autant plus surprise que cinq fous avaient déserté les lieux incognito et étaient revenus en faisant de même. D'ailleurs, elle était restée un long moment sur la sellette. Plus étrange encore, elle n'avait plus, non plus, de nouvelles de Son-Cher-Gardien-Chef-Fromton.
Il ne lui restait plus qu'à accueillir le nouveau pensionnaire, qui allait pouvoir prendre tout son temps pour inspecter les lieux... Celui-ci ne tarda pas, indépendamment de la volonté de son plein gré, à tomber dans la falaise du désespoir.
Quant à Fromton, retenu en Espagne à cause d'une panne sèche, accompagné d'Icks dépourvu de pantalon, couché au bord de la route et tenant une cigarette entre ses lèvres, donnait encore et toujours des conseils plus qu'inutiles à son assistant.
- Plus haut le pouce, petit!
- Mais... mais, si les gens me voient sans pantalon, ils vont me prendre pour un fou et ils ne s'arrêteront jamais...
- Taisez-vous! Plus haut le pouce j'vous dis !
- Mais... mais ça fait plus de deux jours... J'ai fait la manche pour vous nourrir, pour que vous vous hydratiez, vous savez bien que je tiens à vous, mais bon... Je ne suis qu'un être humain qui risque d'être fou d'ici peu, si vous continuez ainsi...
- Un fou de plus ou un de moins...
- Oh et puis zut ! Débrouillez-vous, je démissionne, voilà j'abandonne !
- Ne dites pas de bêtises, qu'est-ce que vous allez faire sans moi?
- Prendre la route du nord, par exemple.
FIN.
“Les Français enferment quelques fous dans une maison, pour persuader que ceux qui sont dehors ne le sont pas” [Montesquieu].